Potemkine diffuse un coffret consacré aux films pédagogiques de Rohmer. Dans la défunte-hélas revue Cinéma, dirigée par Bernard Eisenschitz, j'avais écrit ce texte (numéro 9, printemps 2005). Comme personne ne lit personne, je m'autorise cette grosse autocitation.
Voir ce que
voyait Victor Hugo quand il composait ses Contemplations
— tel était le programme avoué d’un film
de 21 minutes tourné par Eric Rohmer pour la Télévision scolaire,
ancêtre de l’actuel Centre national de documentation pédagogique (CNDP), en
1966.
Ce n’était
pas le premier travail de Rohmer dans le genre didactique, qu’il serait plus
excitant de rattacher à celui de la gravure (et ses différentes techniques,
pointe sèche, taille-douce, eau-forte) : entre 1964 et 1969, c’est-à-dire
entre la Carrière de Suzanne et le Genou de Claire, Eric Rohmer réalise
une dizaine de films, depuis le Béton
dans la ville jusqu’à Victor Hugo
architecte, qui forment un ensemble cohérent (et Rohmer lui-même se dit
« un cinéaste d’ensembles »). Tout en poursuivant ce travail discret
mais obstiné, culminant entre 1964 et 1965, Rohmer continuera ses Contes moraux, avec la Collectionneuse et Ma nuit
chez Maud, ce dernier ayant été théoriquement (et formellement, jusqu’au
découpage) esquissé dans les Entretiens
sur Pascal en 1965.
Ces essais cinématographiques, concentrés sur une période
relativement courte, forment, mine de rien, un portrait de Rohmer par lui-même,
et éclairent d’une lumière contrastée la pensée d’un homme, révélant toute la
force d’attraction que cette pensée classique, acérée, verticale, exerce sur
l’ensemble de la culture occidentale, qui, alors, dans l’instant indéfini du
cinéma, se découvre comme continuité, comme un faisceau de regards et de sons,
qui fait de nous ce que nous sommes.
L’art de
Rohmer prend sa source dans le XIX siècle, dans ces ruptures douloureuses, où
la conscience moderne se voit interdite de repos métaphysique par Nietzsche,
tendue par Rimbaud à l’extrême de son devenir poétique, plongée par Poe dans
des cauchemars éveillés et, par Mallarmé, assignée à résidence dans l’enfer de
la langue. Et même, dans ce qu’on a appelé si légèrement le bavardage
rohmerien, c’est à Musset que l’on pense plus qu’à Marivaux, avec cette cruauté
propre aux romantiques, qui ne cachaient aucune des monstruosités humaines
(« le droit du monstre à l’existence », dit Rohmer[1])
sous l’élégance verbale des rapports de classe d’avant le Révolution
industrielle.
Comme en
contrepoint de son œuvre de fiction, Rohmer construit un édifice, dont les lignes
et les volumes forment peu à peu ce qui sera le bâti de sa pensée critique. A
l’espace propre de l’univers rohmerien répondent les espaces élastiques de la
culture, picturale, littéraire et philosophique, et ce lien qui se dévoile,
dans sa logique et sa simplicité, soumet le cinéma à une série d’âpres
interrogations qui maintiennent dans une tension constante le travail du
cinéaste, architecte d’un « roman sans cesse médité ». Un roman
d’apprentissage.
Seul à seul
Pour voir ce qu’a vu Victor
Hugo à Jersey, Rohmer a convaincu ses commanditaires de partir avec une petite
caméra 16 millimètres, et de tourner, seul, les plans nécessaires à son film.
Rohmer dit, en voix-off, qu’il a voulu « visiter les paysages qui ont
inspiré Hugo ». Il y a de la perquisition dans cette visite, ou plutôt ce
qu’il rapporte, ce sont les fruits d’une enquête, car voir, ça veut dire à la
fois écrire l’histoire et découvrir l’idée.
Happer un
peu de l’air qu’avait respiré Hugo sur son « rocher qu’environne l’eau
sombre », goûter au sel et à l’iode qui parfument ses vers, grands et
petits, de Marine-Terrace, et peut-être même mesurer avec la caméra les
mouvements d’un vent ancien, pourtant toujours le même, au même endroit et aux
mêmes heures, telle fut alors sa tâche.
« Un
jour quand on lira notre temps mystérieux » : voici Rohmer venu à
l’appel de l’exilé, cent quatre ans plus tard. Le temps et le paysage :
les plans, brumeux et tremblés, décrivent la texture de la roche, l’infini de
l’air, épousent l’architecture naturelle qui appelle le fantastique, voire le
fantasque, les sédiments de la parole poétique qui a mis les choses en
mouvement. D’où l’importance pour le cinéaste de chercher l’angle idéal, avec
une sorte d’appétit juvénile et franc, et son goût absolument sûr du cadrage,
et l’intuition de la place de la caméra.
Ce qui
frappe, c’est la simplicité avec laquelle le monument national est
traité : on pourrait dire d’égal à égal. Cette position, éminemment juste
pour Rohmer lui-même, rend également justice au poète, à ses visions
ténébreuses, à son amour du bizarre, à sa foi en la parole, en son pouvoir de
transformation. Il y a, dans la manière de Rohmer, une relative sécheresse, qui
laisse de côté l’aspect « monostyliste » de Hugo, pour s’attacher à
suivre pas à pas un homme qui tord le réel et déplace ses mouvements au gré de
ses vers qui n’en finissent pas. Ainsi pointe-t-il sans autre commentaire les
illusions topographiques de Hugo, qui lui font, par exemple, situer un poème
daté d’août 1855 sur l’île de Serk, qu’à cette date il n’avait pas encore
visitée.
Mais
puisque « Dieu fait un poème avec des variantes », Rohmer s’attache à
l’étonnement hugolien devant l’univers dont la géographie se déploie à la
manière du nom de Jéhovah, les « sept astres géants du noir septentrion »,
dans le dessin de la Grande Ourse, déploiement cosmique de la poésie, où les
beautés anciennes du hasard et de la nécessité viennent reprendre leur place
légitime.
Du sublime au grotesque
La
réflexion rohmerienne s’approfondit dans ce Victor
Hugo architecte, filmé en 1969, avec une adhésion peut-être plus grande que
dans l’essai précédent, dans la mesure où le travail d’enquête ne se préoccupe
que secondairement de la distance (ou non) du phrasé poétique avec le déroulé
d’un paysage pour se concentrer sur la construction elle-même, telle qu’elle
s’esquisse dans l’écriture de Hugo, se précise dans son œuvre graphique, pour
s’affirmer comme un ensemble conscient d’agencements et de volumes, bref une
architecture.
Et ce que
filme Rohmer ajoute à l’œuvre de Hugo, ici à la croisée de la peinture et de la
littérature, un étage supplémentaire, qui, loin de défigurer l’édifice, en
prolonge les lignes pour permettre au cinéma de faire alors son travail, et de
donner de l’élan à une durée a priori inscrite dans le marbre.
Bien sûr,
Rohmer avait déjà exploré cette distance qui sépare un texte avec ses
représentations : dans le Perceval
de 1964, qui lui permettait surtout de formuler une position esthétique, se
réclamant de ce romanesque primitif, dont la langue résonne dans les destinées
humaines comme une consolation et non pas comme instrument du destin ; et
dans Don Quichotte de Cervantès, de
1965, où l’image des héros picaresques est déclinée dans ses transformations de
volume et de trait mais où la forme générale du mythe se dissout quelque peu
dans l’histoire de la peinture.
La beauté
de Victor Hugo architecte, outre
l’ambition du projet clairement annoncée dans le titre, consiste en ce que le
film affirme sa propre existence face au passé (et à la durée de l’édifice
comme marque de son devenir), dans une réunion à la fois théorique et pratique,
d’un cheminement personnel, qui chez Rohmer aussi, va de l’écrit (les scénarios
sous forme de récit) au montré.
Deux
questions surgissent comme d’elles-mêmes, que Rohmer pointe chez Victor Hugo
avant de les faire siennes (vice-versa). D’une part, ce qui relie l’expression
écrite et l’expression plastique chez Hugo, et qui trouve toute sa puissance
dans l’idée de chiffre
—« l’obsession du monogramme », (le V inversé, le H) —, se retrouve
dans la notion d’auteur, que Rohmer a toujours revendiquée pour lui-même sans
aucune fausse pudeur ni vaniteuse modestie. D’autre part, quand il remarque
avec Hugo que « l’architecture de Notre-Dame-de-Paris révèle que, dans la
création, à côté du beau, il existe du laid » et que l’intrusion du
grotesque dans l’art à côté du sublime est un « magnifique
enrichissement », il est probable qu’il partage ce jugement. Précisons
cependant que c’est toujours en architecte que Rohmer actualise cette idée (et
qu’il admet les réfections par Viollet-le-Duc des chimères de Notre-Dame au nom
de ce même principe d’un beau divisible), c’est-à-dire que, loin de se laisser
aller à une transposition pure et simple d’un théorème, il cherche l’équivalent
stylistique qui saurait rendre compte de cette hétérogénéité fondamentale de
l’art.
Cette idée
présidait déjà au montage lyrique, quasi eisensteinien, de Métamorphoses d’un paysage, en 1964, qui célébrait la rencontre du
semeur et de la cheminée d’usine, et qui cherchait dans la machine ce qu’elle
avait d’affreusement inhumain et à la fois d’humain, puisque construite par
l’homme. La question même du paysage surgissait là dans sa nudité ; car à
quel moment décide-t-on qu’un paysage cesse d’en être un, jusqu’où la main de
l’homme se donne le droit de modeler la nature, et comment, sinon, décrire la
présence de l’homme, déchiré tragiquement entre ces deux fonctions de témoin et
d’acteur, de victime et de bourreau ?
Dans sa
poétique, telle du moins qu’elle s’exprime dans ses fictions, le beau ou le
sublime ne sont évidemment pas à la même place que chez Victor Hugo ou dans
l’architecture gothique, et ce n’est pas non plus le laid qui joue le rôle de
révélateur, ni le crime qui s’oppose à l’amour. Mais l’opposition reste chez
lui un moteur essentiel, en vertu de ce principe logique qui organise
l’architecture gothique. Si l’on admet l’idée que Rohmer est un cinéaste des
sentiments et des idées, c’est-à-dire qu’il se situe résolument dans la sphère
du sérieux, les éléments qui
permettent de rendre compte de la recherche impossible d’une harmonie perdue,
amoureuse ou sociale, de ses personnages, sont puisés dans le réservoir
dialectique des vérités autant que des mensonges, de l’insigne autant que du
dérisoire.
« Des
actes perpétrés dans la justice et contre la justice, pas même le Temps, père
de tout, ne pourrait abolir le fait accompli. » Si Rohmer pourrait à juste
titre revendiquer ces vers de Pindare, il n’en demeure pas moins un cinéaste
que le tragique ne concerne que par accrocs (quoique représentants de leur
génération, presque tous les personnages de ses films sont des sans-famille).
A thing of beauty is a joy for ever
L’hétérogénéité
du monde, l’homme qui, dans ce monde, cherche la réconciliation impossible, tant
sa fêlure est profonde — et aggravée encore par cette recherche incessante
d’une unité perdue —, Edgar Poe s’en est fait le chantre.
L’essai de
Rohmer consacré aux Histoires
extraordinaires (1965) est une étape importante dans cette série de
« gravures ». Situé entre ses deux Victor Hugo, il relie non
seulement de façon naturelle le poète des Contemplations
au romancier de Notre-Dame-de-Paris,
le goût du cosmique et le « goût du bizarre », mais il ajoute une
nouvelle dimension au genre, en en troublant la pureté, introduisant le cinéma
au sein de la littérature — une adaptation inversée en quelque sorte. A
première vue, les quatre films présents dans les Histoires Extraordinaires sont censés soit d’illustrer les contes
du poète américain, soit d’appuyer l’argumentaire de Rohmer. En fait, ils ne
font ni l’un ni l’autre, apparaissant là aussi dans un rapport hétérogène à la
fois entre eux et au propos général.
Le film
d’Alexandre Astruc, adapté du Puits et du
pendule, répondrait le mieux à cet exercice d’illustration, si Rohmer
l’avait laissé à sa place, c’est-à-dire s’il l’avait gardé dans son
ensemble : mais en prélevant un extrait de ce film, comme on prélève une
citation, le cinéaste brouille les pistes, et on pourrait croire, dans une
volontaire et comique naïveté, qu’il n’y a pas de différence entre les deux
matériaux, le littéraire et le filmique. Ce qui est frappant, c’est que le film
d’Astruc ne gagne ni ne perd rien à cette opération, comme les acteurs de
Rohmer dans ses fictions, sans rien céder de leur personne, repartent à la fin
du film. Pour Rohmer, tout fait partie du réel, y est redevable, et doit y être
rendu, sans aucune coquetterie, et comme c’est aux autres qu’on a toujours
affaire, le style, chez lui, s’incarne en premier lieu dans cette élégance
suprême qui fait des hommes des œuvres d’eux-mêmes. La citation du film
d’Astruc répond précisément à la question que Rohmer lui pose, et, comme le
veut le statut même de la citation, elle est donnée sans commentaire, comme les
acteurs ne sont jamais jugés, quand leurs personnages le sont quelquefois.
Ce bonheur
de la juxtaposition est moins convaincant avec l’extrait de la Chute de la maison Usher, de Jean
Epstein, car le texte de Poe, récité en voix-off, est une source d’hésitation,
d’un empêchement de voir ou d’entendre, en tout cas de dépréciation des plans
d’Epstein, impuissants à se débarrasser de leur faux mystère (la chambre
immense et obscure, le vent), car tout y est rendu trop visible par l’écriture
de Poe, elle-même si précise et claire.
« La
vérité n’est pas toujours dans un puits », lit-on dans le Double assassinat de la rue Morgue,
et cela apparaît comme une évidence avec les plans d’Anna Karina filmée par
Godard, dont la voix grinçante fait le « portrait ovale » :
Rohmer emprunte à Godard. Ce qu’il
emprunte n’est pas vain, ni innocent (comme chez Epstein, où c’est peut-être le
côté architecture filmée qui l’a attiré) : en dehors de la communauté
historique qui lie les deux cinéastes de la Nouvelle Vague, il y a ce goût des
visages, qui vient de Dreyer, de Bergman, mais aussi, pour Rohmer en
particulier, de Murnau.
C’est dans
le quatrième extrait (deuxième dans l’ordre d’apparition) que la synthèse de
toutes ces questions se fait sous nos yeux : le film s’appelle Bérénice, il est signé au générique d’un
certain Dirk Peters, pseudonyme d’Eric Rohmer (lui-même pseudonyme), dont
c’était là un des premiers films (1954). Poe n’est donc pas nouveau dans son
univers, ici sous l’aspect hybride d’une boutique de curiosités. Ce que
saisissent d’emblée ces plans portés, reliés seulement dans la deuxième partie
de ce qui nous est montré par des raccords d’apparence classique, c’est le
fantastique quotidien de quelques jeunes gens, dont Rohmer lui-même, avec sa
silhouette élégante, le corps transporté par une passion dévorante, son œil à
demi-fou qui lance des regards avides sur le visage de Bérénice, qui se fixent
bientôt sur sa bouche, puis sur ses dents, point d’attirance incongru d’une
monomanie qui, par le paradoxe même qu’elle renferme, par la distance qui
sépare le noble éclair de la passion qui traverse la conscience et dont l’art
est traditionnellement appelé à s’occuper, d’un objet exquis mais trivial,
devient cette « chose de beauté » dont parle Keats. Le montage
accentue cette apparente disparité, dans une succession de plans de Bérénice,
presque une accumulation, dont le désordonné frénétique fait échos aux saccades
répulsives du cousin amoureux. Oui, la beauté n’est jamais seule, semble dire
Rohmer, et tout — il l’écrira à propos de Murnau, « doit être doté du même
degré de réalité ».
Les trois Lumière
Un des
jalons essentiels de cette série d’essais cinématographiques, qui nous permet
de situer plus précisément l’œuvre de Rohmer dans l’art du Xxe siècle, est ce Louis Lumière, réalisé en 1968.Comme
souvent avec Rohmer, les éléments sont présentés de façon extrêmement
simple : il s’agit en premier lieu de montrer les films de Lumière (il y
en aura trente-huit), ce qui répond à la demande purement didactique, et
ensuite de confronter cette vision à la pensée telle qu’elle circule
directement devant nous par la seule force du dialogue.
Le premier
personnage que Rohmer filme est Jean Renoir, et entendre Renoir parler de
Lumière apparaît comme la meilleure manière, la plus évidente, de révéler ce
que l’histoire du cinéma a de résolument obstiné.
Mais les
choses se compliquent, lorsque Rohmer, en dramaturge averti, introduit un
deuxième personnage, Henri Langlois, dont on entend d’abord la voix, qui
exprime son désaccord avec Rohmer, lui aussi hors du « champ-Renoir »
(qui jette des coups d’œil à l’un et l’autre), désaccord qui dévoilera peu à
peu le sujet secondaire en apparence de ce film, qui est le statut d’un
cinéaste. A quel moment peut-on dire qu’il y a mise en scène, quel rôle jouent
le hasard et l’improvisation, le montage est-il un élément constitutif de
l’œuvre cinématographique ? A partir de ce canevas théorique, Rohmer
organise ce qui s’apparente à une exquise mise en scène. Les coups d’œil de
Renoir sur sa gauche trouvent enfin leur justification, et l’on découvre
Langlois, qui explique avec une curieuse tristesse contenue qu’il n’y a pas de
hasard dans les films tournés par les opérateurs de Lumière, qu’il fallait
attendre le bon moment pour que, par exemple, un tramway passe, ou que la
duchesse d’Aoste descende de sa voiture. Même si Rohmer lui-même intervient
peu, on n’est pas surpris qu’il émette des doutes sur la
« conscience » des Lumière de faire du cinématographe.
« Qu’est-ce qui forme le degré le plus élevé de l’art ? s’interrogeait
Henri Heine dans Lutèce. Ce qui forme
aussi le degré le plus élevé dans toutes les autres manifestations de la
vie : la liberté d’esprit qui a conscience d’elle-même. » C’est sur
cette table critique que Rohmer laisse tout le monde abattre ses cartes, les
siennes y compris. C’est là la manière d’un Dostoïevski, qui laisse parler ses
personnages jusqu’au bout, récoltant de chacun les arguments les plus
contraires mais aussi les plus convaincants possibles : jamais Dostoïevski
ne triche avec la liberté de parole, jamais Rohmer ne quitte le terrain de
l’équité.
Trois conceptions du cinéma se font écho dans ce film.
Henri Langlois défend peut-être la position la plus radicale, la plus
auteuriste des trois, car l’image cinématographique, pour lui, est d’essence
artistique a priori, et il ne voit pas moins de mise en scène dans un plan
unique, cadré avec ou sans la conscience de cadrer, avec ou sans montage, que
dans un film-valise de Méliès : il y a toujours, pour Langlois, un homme
derrière la caméra.
Renoir, lui
(toujours passionnant quand il théorise, quand il « philosophe », tel
un personnage de Tchékhov), adopte dès le départ, et avant même que les deux
autres conceptions ne soient mises au jour par la caméra de Rohmer, une
attitude qu’on serait tenté d’appeler « mixte » : un Brid’oison
dirait qu’il « mange à deux râteliers ». Pour Renoir, consciemment ou
non, il y a dans les films de Lumière l’expression d’une vision du monde. Son
argument n’est d’ailleurs pas à prendre à la légère quand il dit que les artistes
primitifs étaient aidés dans leur art par le fait que la technique était encore
difficile. Son deuxième argument emprunte plutôt à la théorie de la réception,
car c’est de lui en tant que spectateur qu’il parle alors, qui peut laisser
vagabonder son imaginaire au gré de ces plans apparemment sans histoire. On
reconnaît bien là Renoir, son sophisme fondamental (celui de Protagoras), qui
peut le conduire jusqu’à un certain scepticisme et à suspendre tout jugement.
Quant à
Rohmer, malgré la brièveté de ses interventions, de surcroît sous forme de
questions (avec le risque d’une provocation ironique), sa vision se montre tout
de même dans une sécheresse coupante, plus radicale, plus solitaire aussi, mais
qui refuse toute position intermédiaire, une vision aristocratique de l’art qui
se hisse au stade supérieur de la théorie qu’est la critique[2].
Ce
qu’éclaire ce film qui porte bien le titre de Louis Lumière, c’est le style même du cinéaste Eric Rohmer, et sa
confrontation avec Jean Renoir est ce qu’on appelle un heureux événement, car
il y a entre le même rapport de continuation dialectique que, mettons, entre
Mozart et Beethoven. Et c’est dans ce qui fonde le cinéma, c’est-à-dire
l’ordonnancement possible des désordres humains, que leur relation prend toute
sa vigueur.
Le patron et le maître
La nature
n’est pas un espace, elle n’est limitée par rien : en cela, elle
n’intéresse pas Rohmer ; au contraire, Renoir, qui pourtant modèle ses
récits à l’image de l’homme, semble le considérer comme une excroissance de la
nature. Dans le Déjeuner sur l’herbe,
cette idée finalement assez rébarbative d’une nature toute-puissante se
transforme en plaidoyer pour ses supposées grandeur et innocence, grâce, d’une
part, à l’autonomie revendiquée du paysage (par exemple, dans ces
contre-plongées tournantes sur les cimes des arbres) par rapport à l’homme
scientifique, dont la raison ne peut que rejeter l’inexplicable, et, d’autre
part, le recours au merveilleux (la flûte de Blavette). Ce dont souffre le film
de Renoir est son mode d’expression, tout voué au majeur, qui ne laisse aucune
place à « l’adversaire » : privé d’espace que lui aurait
consenti le sérieux, le savant en est réduit à jouer le rôle d’un professeur
Tournesol amoureux.
Au
contraire de Renoir, les personnages, dans les films d’Eric Rohmer, n’agissent
pas selon des intérêts mais selon des motifs. Il ne suffit pas d’avoir ses
raisons, les plus « effroyables » fussent-elles, il faut encore
pouvoir et savoir les justifier — d’où, comme chez Dostoïevski toujours, le
traitement équitable de chaque personnage, de chaque figure humaine qui passe.
Rohmer est le seul cinéaste au monde (avec, peut-être, Bergman) chez lequel on
voit d’abord le personnage avant de voir l’acteur : ce sont là des
postures, des attitudes, des actes de
solitude.
Une telle
confrontation, œuvre à œuvre, de Jean Renoir avec Eric Rohmer, n’est pas une
source d’opposition dans un sens historique et achevé de deux périodes de
cinéma, mais elle permet de mettre au jour un lien indéfectible entre deux
manières, davantage qu’entre deux styles. Le cinéma de Rohmer prend sa source
(s’il fallait en identifier une seule) dans Boudu
sauvé des eaux, et plus particulièrement dans la grande scène d’ouverture
au bois de Boulogne. En effet, ici se concentrent et se reflètent, peut-être
malgré Renoir, deux idées contradictoires ; d’un côté la nature faussement
libre d’un parc aux abords d’une mégalopole, et, de l’autre, le corps asocial,
l’individu livré à sa propre liberté. Quand Boudu cherche son chien, le policier
le chasse hors de sa vue, comme si la prétention du clochard à s’attacher un
animal domestique était par essence illégitime. A partir de là, Renoir saura
transformer le canevas théâtral en une folle pantomime musicale — préfiguration
inattendue de Théorème —, où c’est
l’être libre de ses mouvements (voyez comme Michel Simon s’amuse avec les
objets et les meubles, comme il fait littéralement les pieds au mur : on
dirait Buster Keaton) qui démembre et reconstitue l’intérieur physique et moral
d’une famille ordinairement bourgeoise. Il n’en reste pas moins que cet être
libre ne peut exercer sa mission émancipatrice que grâce (ou à cause) d’un acte
fondamentalement liberticide, en ce qui le concerne, c’est-à-dire son sauvetage
par Lestingois. Empêcher un homme libre (qui ne possède rien, qui ne désire
rien) de se suicider, c’est lui enlever son unique prérogative en ce monde. Et
c’est pour cette raison, peut-être, que Boudu tangue alors qu’on ne le voit
jamais boire une goutte d’alcool : son ivresse est toute métaphysique, car
il est désormais mort au monde.
Tout le
cinéma de Rohmer est sensible à cette idée, comme la pellicule à la lumière.
Aucun autre film de Renoir ne pose en termes aussi cruels et frontaux le
problème dont Rohmer filmera les variations infinies, celui du libre-arbitre
(et de son possible corollaire, la grâce). A partir de ce moment-là, du
moment-Boudu, les routes des deux cinéastes se disjoignent : si Renoir
reste l’unique exemple d’une harmonie sans cesse rééquilibrée par sa générosité
parfois un peu factice, le regard de Rohmer sur les hommes, s’il est sans doute
plus sec et plus intransigeant, se révèle aussi plus innocent et presque idiot, laissant l’individu se débattre —
et tituber — jusqu’au bout de ses doutes et de ses contradictions.
Et c’est
avec l’Arbre, le Maire et la Médiathèque,
fable qui, dans son seul titre, résume ce qui est le récit de l’homme moderne,
c’est-à-dire la coexistence dans un espace de la nature, de la loi, et du
savoir, qu’Eric Rohmer semble répondre à Renoir et à son Déjeuner sur l’herbe,. Comme dans son œuvre pédagogique, dont ce
pourrait être le sommet paradoxal, Rohmer oblige l’homme à parler
distinctement, il le soumet au dur devoir de s’expliquer et d’articuler sans
honte sa parole solitaire.