mercredi 9 mai 2012
Sarkozy et le hors-champ
samedi 28 avril 2012
Godwin, point à la ligne
http://www.documentsdartistes.org/artistes/berard/repro28.html
mardi 17 avril 2012
Sarkozy vs Rohmer

*(les fiches du neveu sont de petits couchins ?)
jeudi 12 avril 2012
Anamorphose des tyrans
Dès le début de l’Autobiographie de Nicolae Ceausescu, de Andrei Ujica, le film se laisse aller. A quoi ? Au flash-back. Le procès bouffon infligé au Néron du Danube ouvre la marche. Je ne cite pas le Romain par hasard : ne pas oublier la sous-couche antique dace de ce pays où Ovide fut exilé et où il écrivit ses plus belles poésies. C’est dans le delta du Danube que N.C. est venu se vautrer, comme Staline autrefois a pharaonisé le Belomorkanal, creusé pour rien par les prisonniers moribonds.
Ce qui frappe, c’est lorsque le film enchaîne — comme une fiction, donc — le passé sur le présent. Mais de quoi s’agit-il ? Que veut dire « autobiographie » ? Même en admettant là une licence poétique, ou une antiphrase, ou une invitation de lecture, le film tourne sur lui-même comme une toupie rhétorique. Le premier choc vient de la différence physique entre les images pourries du procès-home movie (c’est cohérent) et les premiers plans de la chronique officielle : quelque grand opérateur filmant une foule depuis un toit, comme un clin d’œil ironique à Octobre. La suite, en continuité faussement objective, enchaîne les plans, couleur et noir et blanc, où l’on voit le Conducator et sa Conducatrice évoluer dans une série de décors.
Ce que Andrei Ujica nous montre alors, en très bon archiviste qui sait établir les liaisons, c’est uniquement l’enveloppe extérieure d’un tyran à deux têtes — l’image qu’il voulait donner de lui. En cela, le titre n’est pas usurpé. Mais juxtaposer n’est pas monter. Sergueï Loznitsa, avec son Blocus (qui raconte la vie quotidienne pendant les 900 jours du siège de Léningrad), passe lui aussi à côté (à côté du tragique véritablement troyen de cette épopée), en annihilant ce qui fait la plus grande qualité de son talent, la patience, par un collage invertébré de documents pourtant exceptionnels et jamais vus.
Chez Andrei Ujica, la question est encore plus épineuse, à cause notamment de ce flash-back, et de sa sortie, évidemment, qui nous ramène de nouveau dans le petit théâtre crasseux où se joue un procès de patronage, d’autant moins drôle que, malgré les apparences, nous ne sommes pas dans un tribunal-pour-rire.
Et le film finit par dire (il ne veut pas le dire mais il le dit), que le présent (le procès simulacre) n’a rien à envier au passé (le réel simulacre) — sauf, hélas, la qualité purement plastique des images.
C’est comme si un écrivain postmoderne et malicieux avait recouvert la Courte biographie de Staline, supervisée par lui-même en 1947 (et dont vient l’illustration ci-dessous, anamorphosée comme toute image historique), avec quelques feuilles arrachées au rapport secret lu par Khrouchtchev le 25 février 1956 devant les délégués médusés du XXe Congrès du PCUS.
mercredi 4 avril 2012
Sol/aris
Vu la moitié de Solaris, non sans plaisir : plaisir qui vient d'abord de la lacune comblée (j'en ai beaucoup, qui attendent le bon moment). Mais il y a également comme un étonnement. Le film, sous ses dehors épileptiques, trouve une certaine simplicité, très en deçà du prophétisme hautain de Stalker ou de Roublev. Peut-être parce que l'idée peu à peu prend forme, selon laquelle le futur n'a rien à envier au passé, qui est tordu de la même façon et avec la même désinvolture par le présent, qui ne s'embarrasse guère du temps pour nous écraser de ces représentations totalisantes. D'où cette histoire, qui laisse les personnages sans espoir (donc sans avenir), et qui les oblige à se débattre avec des problèmes jamais réglés (dans le passé).
Je suis même certain que la violence de la postsynchronisation — et le doublage des deux acteurs principaux, Banionis et Yarvet (le sublime Lear du film de Kozinstev), originaires des pays baltes et toute leur vie privés de leur voix réelle — accentue l'amertume de ce monde de demain entièrement refait, on pourrait presque dire : lifté, comme l'URSS de la stagnation ou le masque préfiguré de Poutine.
Dans cette peinture du marasme, tout se fige et se ressemble. Reste ce présent, présence unique du contenu, qui palpite : le présent est un cœur qui bat. Le reste est Nostalghia.
lundi 26 mars 2012
Dial M. for Montauban
Alfred Hitchcock nous apprend deux ou trois choses essentielles (comme tout grand cinéaste, il a les idées rares mais profondes), dont celle-ci : la vraisemblance est un leurre. La vérité est seule réellement surprenante, autant qu’est surprenant, à chaque instant, le réel. Beaucoup de ses films semblent répondre à cette question de Kafka, pleine d’ironie et de bon sens : « Le fait que quelque chose réussisse n’est-il pas plus surprenant que le contraire ? » Et c’est pénétré de cette connaissance de la nature que Hitchcock s’amuse à défaire patiemment les constructions prospectives de ses personnages. Cette méthode, on la voit davantage dans ses films imparfaits, bancals, trop formalistes, maniérés et expérimentaux, dans ces « films espions » que sont, par exemple, Rear Window ou Dial M. for Murder.
Ce dernier repose en gros sur le même schéma que Unfaithfully Yours de Preston Sturges : un homme échafaude un meurtre avec la précision d’un scénariste qui se croit tout-puissant, mais tous ses subtils stratagèmes sont systématiquement démontés par ce qui vient de plus vivant et d’incontrôlable dans la réalité, le hasard et le caprice des circonstances (la comparaison avec Sturges s’arrête là).
Quel rapport avec la cérémonie de Montauban ? Eh bien, voyez vous-mêmes. Une fois le dispositif fixé, le récit est purifié de toute possibilité de brouillage venant normalement de la mise en scène. L’espace est figé — au centre, le Président et son pupitre, avec une rangée de militaires ; à sa gauche la figuration politique du moment ; en face, les cercueils des morts. Le temps, lui aussi, est fixe, ou plutôt construit en moments distincts. Le Président est aidé par un gradé, qui lui indique où il doit se placer exactement. Tout derrière, un homme en civil veille sur la personne morale du chef de l’Etat ; il est accompagné d’un autre homme en civil, une mallette à la main (codes nucléaires ? remontants ?). Les caméras de la chaîne parlementaire n’ont d’autre mission que de filmer l’ensemble, à des places, elles aussi assignées, assez loin pour exiger la longue focale et le léger tremblement qui va avec.
Le réalisateur de cette retransmission n’est cependant pas un manche. Il prend l’espace qu’on lui donne et, plutôt que de ne rien faire, sait tirer parti des places assignées à ses caméras, pas si mauvaises que ça, du reste. En tout cas, elles permettent un montage dynamique, qui ne cesse de marquer la séparation nette des espaces : d’un côté, le récitant, le Président au visage grave, et les morts muets face à lui ; de l’autre, le chœur, groupe informe composé de hauts gradés, premiers et autres ministres, hauts fonctionnaires et leaders (j’ai failli écrire « lieder »…) politiques. Voilà pour l’espace.
Quant au temps, tout le monde sait parfaitement que la rupture en moments distincts est une vue de l’esprit. Le temps fait ce qu’il veut et le temps (météorologique) souffle où il veut. La nature, non pas humaine, mais l’autre, l’insaisissable, entre en action. Il y a du vent, à Montauban, il balance ses rafales indifférentes sur les morts et les vivants, de ses rafales qui pètent dans les micros, bêtes noires des ingénieurs du son.
Premier épisode. Non seulement les paroles sortent de la bouche du Président mais les feuilles noircies claquent également sur son pupitre. Le Président-récitant a terminé son discours, il quitte son pupitre pour se rapprocher des cercueils. Une caméra latérale le suit de profil, puis, une autre caméra, de trois-quarts face, raccorde en plan général le Président qui vient s’incliner au-dessus de la première dépouille. Le drapeau tricolore qui recouvre le cercueil se débat avec le vent. On revient vite au plan latéral, le Président se gratte le nez et avance vers le deuxième cercueil — raccord à un plan de face, qui cadre automatiquement le pupitre derrière le Président. Et là, soudain, les feuilles du discours oubliées imprudemment (que faisait donc l’homme en civil ?) s’envolent une à une, et le réalisateur de raccorder en plan général les paroles du « Précitant » que le vent emporte à travers l’immense place d’armes.
Deuxième épisode. Le Président s’est maintenant incliné sur les trois dépouilles et il retourne, toujours guidé par le gradé, au centre de la cérémonie. Le nez le démange encore, mais le visage est encore impassible. On joue la sonnerie aux morts. Sarkozy, soudain, tourne la tête sur sa gauche, les troufions derrière aussi, l’homme en civil se jette en avant et le réalisateur nous montre alors, dans un plan général très court, l’objet de l’inquiétude : une tente géante poussée par le vent, un barnum en faillite, que des soldats tentent de rattraper comme ils peuvent (plan qu’on verra une deuxième fois, comme s’il se vengeait du peu de temps qu’il lui avait été assigné). Le temps s’est mis en branle.
Le visage du Président est alors en proie à des mouvements musculaires difficilement identifiables : s’agit-il de grimaces de colère et de dépit, ou d’un début de fou rire, comme nous en avons tous vécu aux enterrements ? A voir le gros plan de Fillon (merci encore à celui qui a su filmer ce qu’il fallait), son regard courroucé, imité par Michel Mercier, on pencherait pour la première hypothèse. En pétard contre la nature, les hommes se préparent à la traîner devant les tribunaux. En vain, ricane Alfred Hitchcock : l’homme est toujours perdant s’il ne croit pas à l’adversité. Et rien ne sert de lutter contre ce que Schiller appelait « l’association du possible et de l’inévitable réalité »
vendredi 23 mars 2012
Tchouk-tchouk
Pas tenu une heure devant Dode'sKaden.
Que se passe-t-il ? Je n'aime pas beaucoup Kurosawa (à part les sublimes Vivre et Madadayo), c'est un cinéaste pour philosophes, comme Eisenstein, Cassavetes, Losey, Kazan ou Bergman, un génie atrophié, maladivement conscient de ses effets ; mais capable de retournements et d'audace au moment le moins attendu. Ce film-là de Kurosawa était si beau que je n'en avais plus aucun souvenir. Des larmes, oui, mais pas des souvenirs. Qui a changé, lui ou moi ? Je ne sais pas. La vitesse des séquences, l'empilement des couleurs, la musique stridulante ou sirupeuse de Takemitsu, deux hommes bourrés, une femme qui avance, clope au bec, pour aller marchander son chou pourri, le vieux qui se plaint du maquereau (“il n'est pas frais, la peau se détache”), l'intensité de certains gestes, le môme, évidemment, qui attend aux portes des cuisines qu'on lui refile un morceau de viande — tout ceci (qui concerne les larmes) ne m'apparaît plus que comme une série de preuves à glisser entre les couplets d'un chant désespéré mais parfaitement mis en scène.
Le montage se plie à cette règle, qui appuie où ça fait mal avec ces raccords parfaits entre les changements d'angle, et la construction plastique, qui dispose savamment les teintes éclatantes : pauvreté-spectacle. Quelque part entre dégradé pasolinien (La Terre vue de la Lune) et préfiguration des maniérismes contemporains. “Il pèche par extravagance”, dit un personnage.
Envie de revoir tous les films de Stavros Tornes.
