Sorti en juillet 1959, Day of the Outlaw est un drôle de western et, mine de rien, un grand film. Un drôle de western, pourquoi ? Parce que toute son action est contenue de force dans un espace étriqué, celui d’un hameau perdu dans la neige. Le western est un genre qui oblige les films ou bien de conquérir des espaces nouveaux, ou bien d’aller d’un espace à un autre ; soit des films de pionniers, soit des films de passeurs. En aucun cas, un western ne doit piétiner, le mouvement y est absolument nécessaire si l’on croit que le temps est la matière essentielle du cinéma et que c’est lui rend compte des distances (autant entre les lieux qu’entre les gens). Les grands maîtres de l’espace (Ford, Walsh) y recourent de manière plus spectaculaire que les horlogers comme Tourneur ou Dwan, qui restreignent les limites du monde qu’ils décrivent, en donnant au décor sa juste place de personnage et en ne laissant rien passer du scénario qu’on leur a donné à filmer, mais chacun sait que les deux dimensions intuitives se nourrissent l’une l’autre et que la réussite tient au secret des proportions. Chez DeToth, en tout cas, dans ce film, tout va à l’encontre — l’espace est restreint, les routes impraticables, la neige profonde, le relief désarmé par autant de blancheur aveuglant le regard. Ça c’est pour le côte drôle de film de Day of the Outlaw.
Mais c’est aussi et d’abord un grand film, parce qu’il est le dernier du genre, qu’il en est la glaciation consciente, la fixation dans le temps dont presque personne ne saura le faire sortir (ou avec de tout autres règles). De la même façon Sirk cristallisera le mélodrame avec Imitation of Life, sorti quelques mois auparavant, jusqu’à sa réinvention par Fassbinder, sur le versant d’un baroque brechtien et anti-ironique.
L’espace, une fois délesté de toute la rhétorique hollywoodienne classique, est livré à deux forces opposées, le bien et le mal (Robert Ryan et Burl Ives), ce qui serait conventionnel si tous deux n’étaient pas clairement désignés illégitimes (l’un est bandit, l’autre est adultère). Et également illégales — la bande de Birl Ives, ancien soldat, a dérobé toute la solde, et Robert Ryan est une sorte de shérif autoproclamé.
Ce qui est hors la loi ici, c’est le film lui-même, ce western translucide dont les voix se figent dans l’air comme les yeux des morts, obsédé tout entier par la figure géométrique du treillage, obsession déjà (peut-être hélas) moderne d’un film qui s’annonce. Voilà Antonioni posé sur le rebord de Hollywood. Il ne lui reste plus qu’à trébucher.
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire