vendredi 28 mai 2010

Godard

L’entreprise mortifère des Histoire(s) du cinéma n’avait pas empêché Godard de défaire ses obsessions dans le lyrisme parfois saugrenu des films « de salle » — Notre musique, c’était aussi, et surtout, ça : une lettre en poste restante, lettre d’un inconnu, d’un voyageur schubertien, d’un double lugubre de Don Quichotte qui a lu tant de livres qu’il ne sait plus où dulciner de la tête.

Film socialisme, lui, ne s’en remet pas. De quoi ? De lui-même, de sa force destructrice, qui en fait une bande plane, un cadavre exquis d’images, dont les plans sont chassés comme de mauvais domestiques. C’est vrai que le montage est mort. Enfin, celui de Godard. Il lui faut des frontières, des pays autour de son îlot récalcitrant (Godard, c’est l’Obelix de Rolle), de la résistance, dans tous les sens du terme. Seulement voilà : l’Europe n’est qu’un espace sans durée, et son montage n’est pas interdit, il est impossible. Rien ne sépare plus personne de rien — à part, et ce n’est pas rien, ceux qui ont de l’argent et ceux qui n’en ont pas (mais ça, c'est dans la vie, pas dans les films). Film socialisme est le premier film Schengen, l’espace où les images circulent sans jamais bouger.

Badiou parle du retour de la géométrie, la caméra l’écoute de loin, mais personne ne l’écoute. Godard veut bien se faire géomètre, et d’arpenter, et de chercher encore ; après tout, le film comme le socialisme sont deux inventions européennes, deux hypothèses devenues peu à peu hypostases d’elles-mêmes. Tout se superpose. La langue n’existe plus, il y a quelque chose comme un babil général, dont on ne peut rendre compte.

Il y a moins de mélancolie dans cette bande que d’« illusions perdues » — celles qui attribuaient au cinéma le pouvoir qu’il n’a jamais eu : changer le monde, ou éviter qu’il ne change en choisissant le pire. Mais même cela est devenu impossible pour Godard : sa phobie des personnages s’exerce à plein régime, et liquide définitivement le récit en tant que classe.

Pourtant. Une femme blonde, un peu androgyne, tente de fixer quelques moments de vérité, c’est-à-dire de jeu, et alors on se souvient d’elle. C’est Catherine Tanvier, vous vous rappelez ? La joueuse de tennis. Elle nous donne ça : le souvenir d’elle, de ses gestes, de sa voix calme et pleine. Son fantôme s’obstine à apparaître, comme celui de Patti Smith, sur le pont du bateau. E la nave va.

4 commentaires:

Miguel Marías a dit…

Excusez ma déroute, qui commence au tout débout: "Histoire(s) du Cinéma" serait une "entreprise mortifère" pour qui ou quoi?
Miguel Marías

Pierre Léon a dit…

Cher Miguel, vous jetez le manche après la cognée ! Que vous ne soyez pas d'accord, c'est une chose, que vous aimiez les "H(s)DC " (qui, pour moi — la réponse à votre "pour qui ?"— est la mise en scène scabreuse et intelligente de la mort du cinéma, donnant à celle-ci une réalité, alors qu'elle n'est, tout comme la fin de l'Histoire, qu'un fantasme), une deuxième, mais il y en a une une troisième qui ne ressemble pas à ça, et c'est moi qui la dis, de la façon que je sais et que je peux, avec mon goût, indiscutable, nécessaire, donc objectif, comme le vôtre. Vous me reprochiez mon dégoût, ne me reprochez pas mon goût.

Miguel Marías a dit…

Ah! vous croyez? Sans doute on voit les choses d'une façon très différente, mon cher Pierre, et je le regrette. Pour moi, les H.(s) du C." sont, au contraire, une entreprise salutifère, le plus grand hommage (critique, bien sûr) à la grandeur possible (et pas toujours accomplie) du cinéma comme art, comme pensée, comme reflet de l'histoure, comme émotion et beauté. Voir et revoir ces "H.(s) du C." selon Godard (donc, pas selon moi-même) ne me déprime ni décourage du tout, bien au contraire, et ce rappel de la force du cinéma nie sa mort avec la plus grande force: celle de réaliser un très grand film. On pourrait s'inquieter (un peu, quand même) en constatant que la plupart des films que Godard a fait après y étaient un peu des Post-Scriptums ou des Annexes aux "H.(s) du C.", mais "Film Socialisme" est déjà tout autre chose, à mon avis.
Miguel Marías

André Dias a dit…

Je partage sans doute l’avis de Miguel Marías, même si je reconnais un ton crépusculaire un peu lourd dans les HISTOIRE(S)... Peut-être on fait trop d'attention à ce qui dit Godard et moins à la façon comme il le montre: par exemple, au fait extraordinaire qu’il arrive a maintenir ensemble, grâce à une ‘machination’ rythmique, des images du porno, de FREAKS et des camps de extermination. La vitalité du cinéma (par la vidéo) - même s’elle n’était pas désirée - n’est moins là...

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